Découvrir mon univers à travers un extrait

juin 4, 2026

Découvrir mon univers à travers un extrait

J’ai beaucoup parlé de mon univers, de ma façon d’écrire et de ce qui nourrit mes histoires. Je pense toutefois qu’aucune explication ne vaut un extrait.

Le texte qui suit est tiré de J&J, mon prochain roman, actuellement en dernière relecture. Il offre un aperçu de l’atmosphère, des thèmes et du type de récit que j’aime construire.

Bonne lecture.


Jordan est assis côté passager pendant que sa mère conduit. Ses genoux sont resserrés contre le siège. Depuis le départ, il n’a presque pas bougé. À treize ans, il a déjà un visage qui le fait paraître plus âgé. Pas parce qu’il se donne un genre ou joue à l’adulte, mais parce que certaines fatigues s’installent tôt quand on comprend trop vite que la vie peut vous reprendre ce que vous aimez sans demander la permission.

Il regarde le paysage défiler derrière la vitre. Des bandes grises et vertes. Des panneaux. Des virages. Des morceaux de ciel terni. Il ne voit rien vraiment. Il laisse ses yeux se perdre dans le flou, parce que c’est plus simple que de penser à ce que signifie ce voyage, et parce que s’attarder trop longtemps sur les détails lui donnerait l’impression qu’ils s’effacent déjà.

Ce voyage, il ne le veut pas.

Il le subit.

Il sait exactement ce qu’il signifie. La fin d’une ère. Une porte qui se referme sans fracas, mais sans possibilité de retour. Et tout ce qu’il laisse derrière continue d’exister sans lui.

Sa mère garde les mains crispées sur le volant. Les jointures blanchissent. Elle serre trop fort, à croire que relâcher un instant pourrait tout faire déraper. Elle ne parle presque pas.

Jordan tire légèrement sur la manche de son chandail. Le tissu sent encore la lessive de l’ancienne maison.

La radio est éteinte. Il n’y a que le ronronnement du moteur, le va-et-vient régulier des essuie-glaces, et ce silence dense qui semble s’accumuler dans l’habitacle, prenant de la place là où personne n’ose respirer trop fort.

Jordan pense à avant.

À la maison qu’ils quittent.

Il revoit les pièces qu’il connaissait par cœur, les seuils, les angles morts, les bruits familiers qui faisaient partie de la vie sans qu’on y pense. Tout ce qui, soudain, n’existe plus que comme une image qu’on manipule avec précaution, de peur de l’abîmer.

Il se rappelle un après-midi d’été. Pas si loin. Le jardin derrière la maison. L’odeur de l’herbe coupée mêlée au fumet du barbecue que son père faisait brûler un peu trop fort. Le soleil descendait lentement, étirant les ombres des arbres jusqu’à ses pieds nus. Et il y avait ce ballon rouge. Toujours ce ballon rouge qui roulait vers la clôture.

Il entend encore le rire de sa mère. Faible. Léger. À peine audible. Un rire d’avant la maladie, quand les choses avaient encore l’air solides.

Et au fond du jardin, une silhouette se tenait près de la clôture. Un bras levé. Un doigt tendu vers sa mère. Il n’avait jamais osé la regarder directement.

Aujourd’hui, cet après-midi n’est plus qu’une image. Un instant figé trop tôt, devenu souvenir avant même d’avoir eu le temps de s’user.

— Je veux faire demi-tour…

Jordan baisse les yeux aussitôt après avoir parlé.

Sa mère jette un coup d’œil bref. Il y a un éclair de fatigue dans ses prunelles, quelque chose de vieux et de résigné, puis elle reprend la route comme si elle n’avait rien entendu. Le clignotant bat à intervalles réguliers. Tac. Tac. Mécanisme qu’on ne sait plus comment arrêter.

— Je sais que t’en as pas envie, Jordan, finit-elle par dire, doucement. Je le sais depuis le début. Mais on ne pouvait plus rester là-bas. La maison… on devait la vendre pour payer mon traitement.

Son timbre est doux, mais râpeux. Elle inspire, et son souffle sifflant se mêle à l’odeur de désodorisant à la vanille, et à l’humidité de cette atmosphère tiède qui colle à la peau.

— Tu n’es pas en train de perdre ton passé, Jordan. Il vient avec nous.

Sa bouche tremble une seconde, puis se raffermit.

— Je fais ce que je peux pour nous. Pour que ça aille mieux.

Elle lâche le volant d’une main et effleure le bras de Jordan. Le contact est bref, mais il laisse une chaleur persistante, une petite zone intacte dans un corps qui a froid partout ailleurs.

Jordan ne répond pas.

Il le pense pourtant.

Je sais que tu fais ce que tu peux.

Mais ça reste coincé. Sa gorge se noue, comme si une écharde s’y était logée, refusant de passer. Et une autre idée le frappe, brutale, presque obscène, une idée qu’il repousse sans artifice.

Et si elle ne guérissait jamais ?

Il ferme les paupières. Il revoit le jardin, le rire, l’éclat de fin d’été. La douleur est là, douce et brûlante à la fois, suffisamment supportable pour qu’il la garde.

— D’accord… je vais essayer.

Pas de grand oui. Pas de promesse héroïque. Juste ce terme simple, bancal, qui tient encore debout : essayer.

Il en veut à la maladie, pas à elle.

Il en veut au cancer.

Le cancer avait tout enfoncé comme une porte frappée en pleine nuit. La maison, les habitudes, jusqu’à la façon dont les murs semblaient respirer. Et à cause de cette saleté, son père est reparti en mission en Afghanistan, la guerre appelant plus fort que la maison vide. Eux déménagent. Ils laissent derrière ce qui tenait encore debout. Ils partent au Texas.

Il se sent expulsé de sa propre vie, relégué à l’arrière d’un scénario qu’il n’a pas choisi.

La route, longue et droite, finit par se briser. Au loin, une ligne rouge apparaît. Des feux arrière. Le moteur ralentit malgré lui. Devant eux, les véhicules s’alignent, figés dans un embouteillage.

La chaleur monte sans prévenir. Un camion klaxonne longuement, le son aigu vibrant jusque dans le ventre de Jordan. Sa mère pousse un soupir fatigué, résigné.

— On dirait qu’on va devoir attendre un peu.

Les minutes s’étirent. Les voitures avancent par à-coups, puis s’arrêtent de nouveau. Le bitume ondule sous la chaleur. Jordan essuie sa paume humide contre son jean. Le ciel paraît plus bas, sombre, laissant l’impression qu’il se rapproche inévitablement de la route. Jordan fixe les feux rouges alignés devant lui, et il a l’impression qu’ils lui ressemblent : bloqués, contraints d’avancer au rythme imposé par quelqu’un d’autre.

Un panneau surgit à droite, indiquant une sortie.

Sa mère freine. Elle hésite une fraction de seconde de plus que nécessaire.

— On pourrait passer par là… Ça rallonge sûrement, mais je n’en peux plus de cette file.

Elle tapote l’écran du GPS. Le petit triangle bleu tourne, hésite. La route principale apparaît en rouge vif, saturée. La sortie est verte, inconnue, déserte, au point que personne n’ose s’y engager.

— Ça passe par des petites routes… On contourne l’autoroute et on rejoint ce qui ressemble à la vieille nationale.

Un camion redémarre brutalement. Le vrombissement sec fait vibrer les vitres. Jordan sursaute. Sa mère aussi. Une mèche trop courte s’échappe de son foulard quand elle tourne la tête.

— On y va.

Ce n’est pas une question. Le clignotant bat. Tac, tac, tac. La voiture s’engage sur la bretelle.

En quittant l’autoroute, tout change. L’asphalte se resserre. Les arbres se rapprochent et dressent une voûte d’ombre. La clarté se fragmente à travers les branches en motifs mouvants, tandis que le GPS récite, monotone : « Dans huit cents mètres, tournez à droite. »

Jordan scrute le bord de la route. Une sensation étrange remonte en lui, mélange de soulagement et de malaise. Depuis l’enfance, il sait que ce qu’il perçoit n’est pas tout à fait normal. Les autres enfants voyaient des formes dans les nuages. Lui percevait des choses dans les recoins où la clarté ne va pas.

Pas des ombres banales.

Quelque chose de plus épais.

Il n’avait jamais trouvé de terme juste. Alors il les appelle « eux ».

Jusqu’ici, ils étaient restés à distance.

Et maintenant, entre deux troncs, une masse bouge. Lentement. À croire que la chaleur et la poussière forment une nappe vivante, respirant au ras du sol. Jordan sait que ce n’est ni le vent ni un animal. C’est plus dense. Plus noir que les ombres allongées autour. Une silhouette immobile juste au-delà du halo des phares, qui recule quand la voiture approche sans jamais disparaître.

Il essaie de se convaincre qu’il fatigue, que le voyage et l’angoisse lui jouent des tours. Il y met de la bonne volonté. Mais ça ne marche pas. La forme demeure. Et une autre apparaît plus loin, posée sur une vieille barrière effondrée. Elles l’observent. Toujours.

Jordan se redresse légèrement de son siège. Son cœur cogne plus vite.

Il n’a pas besoin de se retourner pour le savoir. Il le sent entre ses omoplates, soudain et glacé. Il jette un coup d’œil vers sa mère. Elle est concentrée sur la route, les lèvres pincées, une goutte de sueur brillant à la base de son cou. Elle ne voit rien. Elle n’a jamais rien perçu. Alors il garde tout dedans, parce que mettre des mots là-dessus, ce serait déjà trop, et elle a suffisamment à faire avec son propre corps qui la trahit.

Les silhouettes glissent parallèlement à la voiture, entre les troncs. Elles ne touchent pas vraiment le sol.

Elles n’avancent pas.

Elles sont là.

Et cette simple réalité suffit à lui nouer l’estomac.

La pensée tombe alors, tranchante : elles veulent me guider.

Et c’est exactement ce qu’elles font.

De l’autre côté de la route, une station-service délabrée apparaît, avec une maison à côté, tout aussi triste, mais elle est là : oubliée depuis trop longtemps.

— Arrête-toi !

Ses mots claquent dans l’habitacle. Sa mère sursaute.

— Quoi ? Ici ?

Jordan avale sa salive. Il ne peut pas expliquer.

— S’te plaît… arrête.

Il baisse le ton, presque suppliant. Sa mère le regarde une seconde, juste assez pour voir dans ses yeux autre chose qu’un caprice. Une urgence muette. Alors elle met le clignotant, le véhicule glisse vers le bas-côté et s’immobilise.

À peine arrêté, Jordan sort.

Du seuil de la maison, un homme surgit.

Immense, il dépasse les deux mètres, vêtu d’une salopette bleue, le visage à moitié noyé sous un chapeau de paille enfoncé bas. Il descend les marches une à une. Chaque pas fait craquer le gravier sous ses bottes.

Une puanteur lourde l’accompagne : gasoil rance, bois moisi, métal chauffé trop longtemps au soleil.

L’homme s’arrête à quelques mètres.

Son regard sombre traverse l’espace.

Sans sourire.

Derrière Jordan, les formes frémissent. Elles remontent sa nuque comme des doigts glacés. Elles se regroupent autour de l’homme, tournent lentement autour de lui, hésitantes ; quelque chose ne colle pas tout à fait. Et Jordan comprend alors qu’elles ne l’ont pas seulement guidé. Elles voulaient qu’il rencontre cet homme.

— Le plein ? demande l’inconnu.

Sa voix est grave, râpeuse, tel un moteur qui tousse avant de démarrer.

Sa mère sort à son tour. Elle tremble légèrement. Elle pose une main sur l’épaule de Jordan.

— Jordan… remonte.

Mais Jordan reste figé. Son attention est accrochée à celle de l’homme, créant un trou dans le monde, une ouverture qu’il ne comprend pas mais qu’il sent dangereuse. Il entend à peine sa mère quand elle répète, brisée :

— Remonte dans la voiture !

Guidé par une force invisible, étrangère et pourtant familière, Jordan avance la main. Il le touche. Dès que sa peau entre en contact avec celle de l’homme, Jordan cesse de respirer.

L’univers se dissout. La route, la station, sa mère disparaissent. Ils sont remplacés par une nappe blanche et étouffante. Une blancheur épaisse qui absorbe tout autour de lui, l’air semblant avoir cessé de circuler. Le silence devient total. Vivant. Il vibre dans son ventre.

Puis, dans le blanc, une silhouette se dessine.

Une fille. Quatorze ans, peut-être. Des cheveux roux, trop vifs pour ce monde sans couleur. Une peau pâle, translucide. Des yeux immenses, chargés d’une peur confirmée. Ses lèvres bougent d’abord sans produire de son. Puis un appel atteint l’oreille de Jordan, doux et terrifiant à la fois :

— Pars… pars…

La supplique reste suspendue. Elle répète, plus pressante :

— Pars. Tu ne comprends pas. Il ne faut pas rester ici.

Derrière elle, des formes se découpent dans le blanc. Plus grandes. Irrégulières. Tordues. Elles aspirent Jordan dans leur sérénité mouvante. Son cœur bat si fort qu’il croit qu’il va éclater. Il veut parler. Poser des questions. Aucun rien ne sort.

La fille s’approche. Ses mains glaciales saisissent ses joues. Son visage se rapproche.

— Il m’a gardée, glisse-t-elle.

Alors tout éclate.

Le monde revient, brutalement.

Le gravier sous ses pieds. L’odeur d’essence. Les appels affolés de sa mère. Le vent qui secoue l’enseigne métallique. Jordan vacille.

Sa mère le rattrape par le bras.

L’homme géant le fixe, immobile. Pendant un instant, Jordan croit y percevoir un reflet impossible, la fille rousse encore là, dissimulée derrière lui.

Mais ce qui le fige plus que tout, c’est ce qu’il comprend sans mot.

Je sais ce que tu viens de voir.

Un froid lui remonte le long de la colonne vertébrale.

Il recule. Encore. Jusqu’à la portière, et il s’engouffre dans la voiture. Sa mère ne pose aucune question. Elle démarre sans attendre. Les roues crissent. Les gravillons claquent contre la carrosserie.

Jordan, le cœur cognant dans ses tempes, se retourne.

L’homme est toujours là. Planté dans la poussière, statue immense et silencieuse.

Il ne les poursuit pas.

Pas encore.

Il attend.

Et Jordan se demande une seule chose, obsédante : pourquoi l’avoir guidé jusqu’ici ?

La question tourne dans sa tête, insistante, impossible à chasser. Les ombres. La fille. La clarté blanche. Tout converge vers cet endroit perdu. Et alors, sans prévenir, une autre pensée s’impose. Précise. Ce n’est plus une pensée. C’est une injonction.

Et ce n’est pas sa voix.

C’est la fille aux cheveux roux.

Tourne à gauche dans la forêt.

— Là… tourne à gauche ! dit-il à sa mère.

Il pointe un sentier étroit qui s’enfonce dans les bois sombres.

Le véhicule quitte la route. Le chemin de terre avale les pneus. Les branches griffent la carrosserie dans un long crissement sec : des ongles raclant une porte qu’on refuse d’ouvrir. La forêt se referme derrière eux. Le sentier se rétrécit, englouti par les fougères et les troncs tordus.

Sa mère jette un regard nerveux dans le rétroviseur.

— Jordan… c’est même pas une route.

Il ne répond pas.

La présence est toujours là. Froide. Patiente. Tapie juste derrière ses pensées.

Éteins les phares et attends.

Ce n’est pas un avertissement.

C’est un ordre, et Jordan n’a jamais réagi aussi vite.

— Éteins les phares.

— Quoi ?

— Maintenant.

Sa mère obéit.

La noirceur tombe, nette, compacte. Le moteur tourne encore, à l’allure animale, inquiet, sentant le piège se refermer.

À quelques mètres, sur la route principale, une voiture blanche glisse dans l’obscurité sans les voir. Elle passe, puis disparaît.

Le calme revient.

Plus lourd.

Fais demi-tour. Prends l’autoroute. Ne reviens pas ici.

Jordan sait que ça rallongera le trajet. Il sait aussi que cela n’a aucune importance. Il sent encore sur ses joues la brûlure glacée des mains de la fille, et une certitude obstinée lui colle au cœur : cet endroit ne les a pas lâchés.

Il attend.

— On repart, dit-il. Par l’autoroute.

Sa mère redémarre aussitôt.

— D’accord… d’accord, annonce-t-elle. On fait demi-tour.

Elle ne demande pas pourquoi.

Elle ne demande plus rien.

Ils ressortent du sentier en marche arrière. La forêt les recrache, avec la lenteur d’une gueule qui se referme. Lorsqu’ils regagnent la route, sa mère rallume enfin les phares, la lumière a de nouveau le droit d’exister.

Ils roulent longtemps sans parler. Puis l’autoroute apparaît. Une large bande grise sous des lampadaires qui défilent en halos solitaires, tels des navires perdus dans la brume de chaleur. Tout reprend une apparence normale. Trafic. Panneaux. Lignes blanches. Mais cette normalité garde la fragilité d’une peau trop fine.

La présence s’est tue.

Pourtant, une écharde demeure. Plantée dans le ventre de Jordan. Ils ont évité bien plus qu’un simple détour.

Sa mère inspire profondément.

— Jordan… dit-elle enfin, la gorge serrée. Qui t’a dit d’éteindre les phares ?

Il ouvre la bouche.

Aucun son ne sort.

Comment expliquer une parole qui n’existe pas ? Une fille vue avant d’être entendue ?

— Je… je sais pas, bredouille-t-il finalement.

Et il sait que, désormais, ce mensonge-là ne les quittera plus.

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